Hommage à Mariano PUGA CONCHA

    Le 14 mars 2020, à Santiago du Chili, Mariano Puga, fils de la bourgeoisie chilienne devenu « prêtre ouvrier » et grand défenseur des droits de l’Homme pendant la dictature de Pinochet, est décédé à 88 ans. Il partageait la condition des travailleurs les plus pauvres et incarnait, avec les prêtres Pierre Dubois et José Aldunate, la théologie de la Libération au Chili. Haute figure éthique de la gauche chilienne résistante, il était respecté des athées comme des croyants.

    HOMMAGE À MARIANO PUGA

    « Je m’en vais comme j’ai vécu », a un jour déclaré Mariano Puga, peu après avoir quitté l’hôpital et sentant que la mort pourtant approchait. Ceux d’entre nous qui ont eu l’honneur de le connaître, de près ou de loin, ne peuvent que confirmer ses paroles : « le prêtre ouvrier » est parti plein d’amour et d’espoir, digne et lumineux, comme il a vécu ; ouvrier, comme il a vécu. Mais une telle personne peut-elle s’en aller vraiment ? Mariano Puga n’est pas parti : il reste parmi nous, intègre et intact, comme il a vécu.

    Nous sommes allées à sa rencontre, nous, membres du Collectif Histoires Désobéissantes, chez lui, dans sa communauté La Minga, à Villa Francia, un après-midi de décembre. Il avait accepté de nous recevoir malgré sa santé vacillante, et malgré l’immense paradoxe que nous incarnions en tant que filles, fils et familles de tortionnaires pour la Mémoire, la Vérité et la Justice. Il nous a reçus avec un sourire, avec son bonnet de laine sous le soleil d’été, et ce regard clairvoyant qui va droit à l’essentiel. Après avoir lu à haute voix la lettre que nous lui adressions, aucune de nous n’a su quoi dire : nous sommes restées silencieuses, sans voix, figées d’admiration, de respect et d’humilité devant une personnalité de cette stature.

    C’est donc lui qui a pris la parole en premier ; et voilà qu’à notre grande surprise, il a parlé non seulement à notre place, mais aussi de notre place, et s’adressant en même temps à nous-mêmes : « Moi..., fils d’un bourreau, moi..., nièce d’un tortionnaire, moi..., fille d’un homme responsable de crimes contre l’humanité..., je... condamne les actes de mon père. Moi..., chair de sa chair, je... me dissocie de lui pour soutenir... les revendications des victimes... Formidable, les petites, formidable... ».

    Pendant plusieurs minutes, Mariano Puga, le survivant de la dictature, l’infatigable défenseur des droits de l’homme, était devenu nous ; il a assumé nos larmes en les faisant siennes, il est descendu au plus profond de notre condition, et de là, il nous a donné une voix. Pendant plusieurs minutes, le « prêtre ouvrier », avec son immense générosité, a consenti à être fils d’un criminel. Il en portait la honte, il en éprouvait la peine ; il était horrifié et du fond de cette terrible désolation, il a pris la parole. On a dit de lui qu’il était « la voix des sans-voix » : rien ne décrit mieux cette expérience qui a fini par être une leçon de vie. Si « se mettre à la place de l’autre » définit l’empathie, alors amener l’autre en soi, se l’incorporer – surtout quand sa situation est loin d’être désirable –, parler de lui, parler pour lui et enfin parler en lui, définit le plus haut degré de l’humanité.

    Au moment du départ, Mariano Puga nous a demandé de poursuivre, quoi qu’il arrive, notre lutte. « Ils vont vous frapper par tous les moyens, ils vont essayer de vous faire taire, mais vous devez continuer, les filles. » C’est ce que nous ferons, Père, comme nous te l’avons promis : pour toi et avec toi, avec la voix que tu nous as donnée et avec ce regard pénétrant qui nous regarde maintenant de l’intérieur, nous continuerons.

    Histoires désobéissantes - Chili 15 mars 2020


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