CHILI, Vérité et Mémoire
Le site de l'Association des ex-prisonniers politiques chiliens - France


    Alfonso CHANFREAU

    A l’âge de 23 ans, Alfonso René Chanfreau Oyarce, dirigeant du MIR (Movimiento de la Izquierda Revolucionaria), de nationalité française, était déjà marié et avait une fille, Natalia. Il fut arrêté le 30 Juillet 1974 par des agents de la DINA [1] qui sont arrivés en pleine nuit dans son appartement de la rue Independencia (à Santiago, la capitale du pays). La petite fille fut réveillée par le vacarme lorsque les agents, ayant sauté par dessus les grilles de l’immeuble, ont commencé à frapper portes et fenêtres et à perquisitionner le lieu d’habitation. L’instruction judiciaire a établi que le chef de l’opération était Gerardo Ernesto Godoy Garcia, officier de police, secondé par une dizaine d’agents environ. Parmi eux se trouvait Osvaldo Romo.

    La délatrice

    Par cette nuit d’hiver, pendant que les agents de la DINA perquisitionnaient la maison, Chanfreau a été sorti dans la rue durant quelques minutes. Marcia Merino, ex-miriste, collaboratrice active de la DINA, se trouvait là, probablement cachée dans une camionnette. Elle avait été liée sentimentalement à Alfonso quelque temps auparavant. Elle confirma son identité. Godoy dit alors : « effectivement, c’est Emilio » (nom politique utilisé par A. Chanfreau).

    Fait prisonnier, Chanfreau demanda aux agents d’amener Erika, sa femme, et Natalia chez ses beaux-parents. Elles furent transportées dans une camionnette Chevrolet C-10 sans immatriculation. Le lendemain, l’Ambassade de France proposait son aide à la famille. Mais le même jour, des agents ont amené Erika, pour obliger Chanfreau à collaborer, d’après ce qu’ils lui ont dit pendant qu’elle était conduite les yeux bandés dans le lieu qu’elle reconnaîtra plus tard comme étant Londres 38 [2]. Osvaldo Romo l’a alors conduite devant son mari pendant que celui-ci était torturé. Cette situation s’est reproduite pendant quatorze jours d’affilée. Après les séances de torture, les agents leur permettaient de rester ensemble, à la cave ou au premier étage, afin que Erika persuade Alfonso de collaborer. La docteur Patricia Barceló fut aussi obligée d’être témoin de ces séances de torture.

    Deux collaboratrices

    Deux femmes ont eu un rôle actif dans la disparition de Chanfreau. Elles étaient passées de l’état de prisonnières à celui de fonctionnaires de la DINA, en collaborant activement à la répression.

    Marcia Merino fut celle qui le dénonça ; elle lui demanda pardon, après, dans le centre Londres 38.

    Luz Arce Sandoval, de son côté, lors d’une déclaration devant les Tribunaux, le 7 janvier 1990, a dit : « A un certain moment, lorsque l’on m’amenait de Villa Grimaldi [3] à Londres 38, on m’a fait monter dans la camionnette et j’ai vu une personne, bras et jambes écartés, jetée au fond, presque morte, du moins elle en avait l’air : c’était Alfonso Chanfreau, qui avait été torturé et à qui on avait « passé la camionnette par-dessus ». Un autre type de la DINA a dit : « vous amenez qui, là ? ». On lui a répondu : « Alfonso Chanfreau, on lui a passé la camionnette » ».

    A Colonia Dignidad

    « Je sais que Poncho a été amené à Colonia Dignidad… je pense qu’il est mort aujourd’hui, et s’il ne l’est pas c’est comme s’il l’était… Je crois que tu ne reverras plus jamais ton copain…. » C’est la réponse donnée par Humberto Menanteau à un autre détenu, Pedro Matta. Le 27 mai 1991, Matta déclara devant le Tribunal qu’il avait eu ce dialogue avec Humberto Menanteau Aceituno à Cuatro Alamos [4]. Ce dernier était l’un des quatre ex-dirigeants miristes, qui, alors qu’ils étaient prisonniers, avaient appelé leurs compagnons à déposer les armes, durant une conférence de presse à la télévision. Il s’agissait d’une manœuvre orchestrée par la DINA.

    Matta reçut cette réponse qui fait allusion à Colonia Dignidad [5], alors qu’il questionnait Menanteau afin de savoir pourquoi celui-ci avait déclaré lors de la fausse conférence de presse que Chanfreau s’était exilé.

    Menanteau, libéré en 1975, fut à nouveau arrêté peu après et trouvé mort avec un autre de ceux qui avaient participé à cette manœuvre de guerre psychologique de la DINA. D’après sa famille, lors de sa libération, il avait informé la direction du MIR du mode opératoire de la DINA et de l’identité des agents impliqués. Ces derniers l’auraient découvert et son destin fut ainsi scellé.

    Les adieux à Alfonso

    Erika Hennings put dire au revoir à son mari le 13 août 1974, à Londres 38. On lui avait dit qu’il allait être transféré dans un autre lieu de détention. Ce fut le dernier jour où il a été vu, ainsi que sept autres détenus : Jorge Olivares Graindorge, Luis Julio Guajardo Zamorano, Juan Ibarra Toledo, Marcos Quinones Lembach, Zacarias Machuca Munoz et Iván Moreno Fuenzalida.

    Erika, après avoir été transférée à Cuatro et à Tres Alamos, fut expulsée vers la France en novembre 1974.

    Quelques mois après, en Juillet 1975, le nom de Alfonso Chanfreau fut inclus dans la « Liste des 119 », aussi connue par "Opération Colombo", montage de propagande de la DINA pour discréditer le MIR et brouiller les pistes sur la situation des détenus-disparus, en coordination avec les services de renseignements du Brésil et d’Argentine. Cette manœuvre avait été précédée par la conférence de presse où Menanteau avait participé en disant que Chanfreau était parti en exil.

    L’hebdomadaire argentin « Lea », crée pour l’occasion, disait que Chanfreau avait été éliminé « par ses propres compagnons de lutte ». Ce montage, accueilli sans réserves par la presse chilienne, fut promptement déqualifié par l’action des familles et les témoignages des prisonniers politiques du camp de concentration de Puchuncaví qui avaient été détenus avec eux. La grève de la faim de Puchuncavi commença à germer le 30 juillet 1975, un an, jour pour jour, après l’arrestation d’Alfonso Chanfreau, le miriste franco-chilien. Celui qui, quelques heures après la naissance de sa fille avait dit à sa femme « Nous l’appellerons Natalia, comme la femme de Léon Trotsky ».

    Auteur : Lucía SEPULVEDA

    Traduit par : Jacqueline CLAUDET et Fanny JEDLICKI

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