Natalia CHANFREAU parle de son père

    Nous sommes là à cause d’un événement singulier : au mois de mai aboutira en France le procès pour un groupe de quatre franco-chiliens qui demeurent encore disparus, après avoir été arrêtés et torturés par des agents de l’état chilien. C’est dans ce contexte qui surgit la possibilité, depuis cette Faculté, de rendre hommage à mon papa, Alfonso Chanfreau. Ce type d’événements, commémorations ou procès, permet entre autres choses, ou plutôt oblige à se replonger dans ce qui s’est passé dans ce pays. Se replonger dans les projets sociaux, politiques et de vie qui furent tronqués par la dictature, s’y replonger avec et à partir de sa propre expérience. Je suis moi-même, depuis quelques semaines, quelque peu forcée de me replonger dans l’histoire de ce pays et indiscutablement dans ma propre histoire. Des mille et une choses qui me traversent la tête à propos de la disparition, j’aimerais partager avec vous quelques idées. C’est toujours difficile de décrire ce que cela signifie, de par la brutalité des faits, par l’émotionnellement inexplicable, mais surtout à cause de la normalisation que les parents et/ou survivants avons « réussi » à faire, normalisation potentialisée par la manière dont la société chilienne a non-traité le sujet, par l’invisibilité où ce sujet est submergé.

    Pour survivre et donc pour fonctionner quotidiennement comme si rien n’était arrivé, nous essayons de nous occulter les douleurs, de normaliser la vie, pour vivre ainsi l’absence, la perte, le doute enfoui dans le corps, si enfoui qu’il ne se voit pas, si profondément que parler de disparition devient banal, comme si avoir un père disparu était aussi simple qu’avoir un père avocat, employé de bureau ou chômeur, si naturel que nous consolons les autres quand ils s’attristent de notre douleur, si naturel que notre humour noir choque souvent. Je me souviens qu’à l’occasion de l’inauguration du cours préparatoire « Alphonse Chanfreau », il y a quelques années, dans cette même Faculté, je suis venue parler, et le camarade qui m’a présenté l’a fait avec tant d’attention et de respect, en demandant à l’audience le même respect, que j’en étais déstabilisée. Dans une tentative de normalisation, j’ai dit une énormité, que j’évoque non sans pudeur : « ne vous inquiétez pas, ce n’est pas si terrible »… je l’ai dit dans une tentative maladroite de leur montrer que ma vie pouvait se comparer à celle de n’importe qui, que j’étais comme eux une étudiante qui sortait, avait un petit copain, participait au mouvement étudiant, que j’en faisais partie, que je n’étais qu’une de plus.

    Pourtant, malgré mes tentatives, je ne me souviens pas d’avoir eu un autre père que le disparu. Il en avait toujours été ainsi. Avec tout ce que cela implique, avec l’attente consciente et inconsciente, rationnelle ou pas, avec le doute permanent, un doute qui n’a rien à avoir avec la rationalité humaine mais tout au contraire : cela relève plutôt d’un doute viscéral, du cœur, avec un secret et lointain espoir qu’ils le trouvent, de le trouver moi-même. Normalisation de la disparition. Comme si cela était possible !

    Mais il ne s’agit pas que de moi : jusqu’à aujourd’hui on doit se confronter à une société qui fonctionne comme si cela n’était pas arrivé. Les lieux identifiés comme sites de mémoire se comptent avec les doigts d’une main ; nous connaissons de nombreux centres de torture, mais combien ont été officiellement consacrés à l’accomplissement de cette mission de visualisation ? Combien nous restent encore à identifier, même pour y afficher une petite plaque qui dise : ici durant deux jours, trois mois, des années, on a torturé. Mais il faut visualiser non seulement l’horreur mais aussi ses victimes, dans toutes leurs dimensions. Chaque fois que je viens à cette Faculté, je m’arrête une seconde devant l’inscription murale. Eux, ceux qui portaient ces noms, faisaient partie de cette Fac, de cette Université de même que beaucoup d’entre vous, et même s’ils ne parcouraient pas ces couloirs, ils appartenaient à cet endroit, ils étaient comme n’importe qui d’entre nous, et on les a fait disparaître ; c’est incroyable comme cette normalisation les/nous fait disparaître. Il y a des choses si simples par lesquelles nous nions et on nous nie notre histoire…C’est peut-être un détail mais, avez-vous vu inclure l’option « disparu » dans un formulaire, parmi les milliers que l’on doit remplir tout au long de nos vies ?

    Finalement, par option ou par obligation, il faut normaliser cela, et je dois vous dire que c’est possible, qu’on peut transiter dans le monde comme si cela était un fait normal dans la vie. Normal… jusqu’à que le poids réel de la disparition tombe sur nos corps et nous démolisse, et l’on se demande encore comment gérer autant de douleur, comment gérer autant impunité quotidienne. Mais finalement on arrive à refaire surface et à sentir qu’en réalité, on peut porter cela, et que finalement on a vécu nos vies plus ou moins comme ceux qui nous entourent, et nous sommes heureux, et nous jouons avec nos enfants, nos nièces, et nous avons des vies au jour le jour comme tout le monde, et dans une certaine mesure nous assumons à nouveau d’avoir des parents disparus et exécutés comme si c’était le plus normal au monde…au moins la plupart d’entre nous ; d’autres, comme Luciano * , ne le peuvent pas et nous laissent.

    Un autre élément que j’aimerais partager avec vous est celui des mémoires empruntées, l’exercice de reconstruire sa vie, et donc sa propre histoire déniée. Donner corps et vie à un père absent, non pas par sa propre option, non plus par accident, mais par une politique d’état, l’état du Chili, les Forces Armées, la DINA. Des mémoires empruntées à d’autres qui les partagent gentiment, et qui essaient qu’elles deviennent les nôtres, qui essaient de nous transmettre des voix, des couleurs, entre tant d’autres choses. Combien il devient difficile de demander. Qui suis-je pour fouiller les mémoires des autres, remuer de souvenirs… je ferais mieux de lire pour n’importuner personne, mais il n’y a rien d’écrit à part torture… Chaque fois que je cherche, je ne trouve que la torture ; mais bientôt je trouverai du courage et je commencerai à demander qu’on me prête les mémoires, à recueillir des images racontées qui puissent me permettre de reconstruire un père présent dans cette immense absence. Et de ces mémoires, je peux vous raconter que mon père était beau, avec de beaux yeux, d’une couleur claire que je n’arrive pas bien à définir (malgré les efforts de ma mère pour essayer de me la transmettre), d’une voix bien particulière, grand, appliqué bien que pas toujours dans les matières du programme, militant, fils choyé, compagnon…j’aurais alors plus de choses à vous raconter…ou vous à moi.

    Finalement, mais pas moins importante est la sensation d’impuissance, face à l’impunité, face au silence. De là vient l’importance que ce procès acquiert pour moi. La possibilité de visualiser le sujet, de redonner d’une certaine manière l’existence à ceux qui ne sont plus, aux disparus, aux exécutés, à Jorge Klein, à Etienne Pesle, à Jean-Yves Claudet, à mon père, à ceux dont a nié même l’existence. Après avoir cherché en frappant des portes pour ne recevoir comme réponse que ces personnes n’existent pas, qu’elles non jamais existé.

    Aujourd’hui, après 34, 35 ans, on reconnaît enfin leur existence. Pour visualiser aussi, directement ou indirectement, ceux qui ont survécu ; toute une génération qui participa au projet d’un pays différent. Ce procès contribue aussi à redonner corps à ce que furent nos vies. Je veux dire nos vies à nous tous, nous qui sommes là aujourd’hui, au-delà de nos âges et notre expérience de la vie, et quand je dis nos vies, je pense à tout le Chili, qui a été et qui continuera d’être marqué par ce que fut la dictature dans chacune de nos vies, par ce que furent toutes ces années d’impunité, par ce que sera dans la vie de mes enfants et dans la vie de tous ceux qui grandissent et grandiront dans ce pays ce grand signal d’alarme sur ce qui arrive ici au Chili. Il n’est pas possible que les condamnations soient si minimes, il n’est pas possible qu’ils aient droit à une indulgence quelconque, il n’est pas possible que les procès se prolongent pendant des années sans progrès significatifs dans la plupart de cas, il n’est pas possible que ce pays fasse le sourd et l’aveugle face à ce que tout cela signifie. Ceci est un appel à chacun de nous à rester vigilants, à ne pas oublier. Vérité et Justice maintenant, pas à moitié, pas morcelée, mais toute la justice, rien de plus, rien de moins !

    Natalia Chanfreau

    Santiago, 16 avril 2008

    Note : * Luciano Carrasco, fils de José Carrasco Tapia arrêté en sa présence, puis assassiné en 1986 par la CNI, se suicide à l’âge de 31 ans, en 2002


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